Rien n'est gratuit en ce bas monde. Tout s'expie, le bien comme le mal, se paie tôt ou tard.
Le bien c'est beaucoup plus cher forcément.
Louis-Ferdinand Céline
Sa voix était claire et cristalline, une petite touche de ton rauque lui donnait une consonance particulière. Mais une voix de gosse pareille n'effrayait pas du moins du monde Yué. Il en rigola même, le rôle de petit dur n'allant pas du tout au bébé.
- Parce que moi, je m'éclate pas dans cette prison!, continua le bambin.
- Mais c’est que ça parle ces petites choses!, lui répondit posément Yué en gardant son sourire.
Il avança d'un pas mesuré vers le gamin. Au fur et à mesure qu'il se rapprochait du petit caïd, son sourire fit place à un regard plus dur, plus froid et impassible. Cela eut pour effet de faire reculer le jeune garçon. Ces quelques paroles lancées avec si peu de conviction ne risquaient pas de faire prendre la fuite à Yué. Il s'arrêta à la hauteur du mioche et il se pencha vers lui, le dominant de toute sa hauteur. Il était très amusé de déceler chez le môme une envie brûlante de déguerpir à toute vitesse ou même de se faufiler sous la table. Mais à la place, le gosse restait planté derrière son fauteuil, le fixant aussi et tentant tant bien que mal de soutenir son regard alors que ses yeux tremblaient. Yué se rapprocha encore un peu plus de lui, presqu'en corps à corps, puis, il plongea son regard dans le sien et le regarda de près, très attentivement.
« Mais je n’imaginais pas à ce point…. »
- Tiens, on ne s’est pas déjà vu quelque part ? Ton visage ne m’est pas inconnu, dit Yué en détaillant ce petit minois.
De près, il ressemblait à une vraie poupée de porcelaine avec sa peau blanche, ses longs cils noirs et ses grands yeux verts. Grand Dieu, ils étaient encore plus beaux et plus brillants vu de si près. Ils scintillaient d'un ensorcelant vert émeraude pour lesquels on pourrait se damner uniquement par le pouvoir des reflets chatoyants de ces pupilles innocentes ; prêt à faire n'importe quoi pour que ces yeux nous appartiennent et ne regardent que nous, hypnotisé par cet ange venu des enfers.
- Enfin, il est vrai que j'ai rencontré beaucoup de personnes dans ma vie, dit Yué en lui soulevant le menton.
- Ca suffit ! Asseyez vous, je vous prie!, aboya le directeur.
Il sortait enfin de sa torpeur, ayant laissé Yué faire son petit cinéma sur le bébé de façon délibéré. Il n'avait nulle envie d'intervenir dans ce rapport de force entre les deux nouveaux arrivants. Dans son établissement, il fallait que chacun trouve sa place dans la hiérarchie dès son arrivée et le plus jeune était bien parti pour se coltiner les brimades des autres. De façon bien évidente, contrairement aux fausses apparences qu'il se donnait, il était le plus faible et le plus fragile des pensionnaires du centre. Pour celui qui avait débarqué sans frapper dans son bureau, tout roulerait pour lui. C'était un meneur !
Yué empoigna une chaise et s'assit à contre sens sur celle-ci en gardant les yeux rivés sur le directeur de manière fixe et impertinente. Celui-ci ne répondit pas à la provocation, il se contenta d'hausser légèrement un sourcil en levant une fois les yeux vers lui. Le gamin, quant à lui, préféra rester debout à sa place et garda une distance suffisante entre lui et les deux autres. Probablement encore perturbé par ce qui venait de se passer, il ne chercha pas le moins du monde à se mêler à la conversation. Le directeur, ayant terminé de lire, réajusta ses petites lunettes et les toisa du regard, chacun à leur tour, un sourire de satisfaction sur les lèvres.
- Je me présente. Je suis Rosario Fernandez, le directeur de ce centre comme vous pouvez le constater !
Il était évident que les deux garçons l'avaient déjà constaté. Inutile de le préciser davantage ! Mais comme Yué le pensait, cet homme était très imbu de sa petite personne, non seulement à cause de sa position sociale mais surtout par sa position hiérarchique dans ce centre. Il donnait la merveilleuse impression de l'homme qui prétend que la société lui doit tout, uniquement parce qu'il dirige une institution au grand cœur qui aide les pauvres petits enfants perdus. Seulement, ici, ce n'était pas le pays imaginaire dans lequel cet homme se voyait et ce n'étaient ni Peter Pan, Wendy et les enfants perdus qui y atterrissaient mais bel et bien de jeunes membres de gangs exploités par le système de la rue.
- Je suis vraiment enchanté de vous accueillir ici tous les deux en même temps ! Ca m'évitera de répéter deux fois mon discours de bienvenue ! Pour commencer, parlons un peu de vous !