Chap. 3
La loi du silence
Le projectile ne fit que passer très près de l’abdomen de Yué avant de terminer sa course dans le mur derrière lui. Des hommes, restés là pour admirer le spectacle après le départ d’Asahi et de Kenji, dégainèrent leurs armes en même temps, prêts à abattre le garçon qui les menaçait, amplifiant le sentiment de panique de l’enfant, dont les mains tremblantes ne savaient plus sur qui pointer le canon de son arme. Les tirs allaient partir de toutes parts, sans sommation et sans réflexion, puisque ce nouveau coup de feu faisait revenir d’autres personnes dans la chambre, et, d’un geste autoritaire, Nohae se tourna vers eux en leur ordonnant de ne pas tirer, réitérant l’ordre donné plus tôt par Asahi.
- Foutez le camp ! Bordel de merde ! Celui qui le flingue va avoir à faire avec Kenji, alors rengainez ! On s’occupe de ça !
Un vent d’hésitation déferla sur les hommes présents, car, il était vrai que ce garçon, Kenji avait toujours formellement interdit à quiconque de l’approcher, ni même à le regarder sans une autorisation express de sa part. Ils s’échangèrent leurs regards mutuellement, puis, d’un accord commun, ils rangèrent leurs armes pour quitter la chambre de façon définitive, laissant, avec soulagement, la suite des évènements et ses conséquences aux deux compères. A présent, la suite allait se jouer entre ces trois personnages. Nohae, aux aguets, comprenant que Yué avait réagit de manière un peu irréfléchi, percevait chez lui comme une corde sensible qui se tendait, rendant ses idées un peu confuses et il se devait donc d’être lucide pour lui. Au vue de la situation et des jours précédents, il concevait parfaitement le trouble qui animait Yué face au marmot qu’il n’avait eu de cesse de lui parler depuis que leur chemin s’était croisé. Il glissa ses doigts sur le manche d’un petit couteau à lancer suspendu à sa ceinture, prêt à réagir dès qu’il vit que Yué, une main tendue vers l’avant en direction du jeune garçon, faire un autre pas.
- T’approche pas ! T’approche pas de moi !, hurlait le petit en le menaçant. Reste là !
- Hey, Gamin ! Tu lâches ce fusil tout de suite, lui répondit calmement et gentiment Yué. Personne ne bouge dans la pièce. Ils sont tous sorti, alors ne tire pas... Seul, Nohae va rester avec moi.
« Ces larmes, ces pleurs, cette peur dans tes yeux… »
Yué s’aventura à faire un autre pas, plus petit et plus mesuré, dans sa direction et approchait doucement de lui. Il pouvait voir les mains du garçon trembler de façon de plus en plus extrême et il parvenait, avec difficulté, à maintenir l’arme en l’air. Cette fébrilité excessive empêchait Yué de déterminer la trajectoire que prendraient le projectile si le gamin appuyait encore sur la détente. Le regard du petit se voilait peu à peu malgré ses efforts pour conserver sa lucidité face à Yué, et, en fixant son bras sanguinolent avec attention, il remarqua cette forme anormale à l’intérieur du bras de celui-ci. Une aiguille ! Celle-ci s’était probablement brisé quand, sûrement pris de panique, le gamin s’était défendu. Son investigation visuelle de l’état physique du garçon fut interrompue par les sanglots et les paroles de celui-ci qui ne devait même pas se rendre vraiment compte que presque tout le monde avait quitté les lieux.
- Vous allez me faire du mal. Vous allez me tuer. J’ai tiré sur Kenji !
- Personne ne va te faire de mal, Enoa, le rassura Yué qui, en l’entendant le vouvoyer, réalisait qu’il était suffisamment drogué pour ne pas le reconnaitre. Pose ton arme et on va sortir d’ici.
- Je ne veux pas être puni ! J’ai été sage, lui hurla Enoa en levant le flingue sur Yué.
Le dialogue ne servait à rien dans cette situation où les faits et gestes d’Enoa demeuraient totalement imprévisibles. Le doigt du gamin glissa sur la gâchette et enclencha le mécanisme mais cette fraction de seconde suffit à Nohae pour lancer adroitement le couteau qu’il tenait déjà entre ses mains. La lame vint se planter dans le canon du pistolet au moment même où la balle allait en sortir. Sous le choc douloureux provoqué par la rencontre des métaux, Enoa lâcha son arme et le fit tomber au pied du lit, où, surpris, le gamin baissa sa garde pour rattraper son précieux objet. Cette accalmie fut profitable à Yué. D’un pas rapide, il parcourut les derniers mètres le séparant du petit Enoa et se saisie par son bras blessé, ne lui laissant pas de temps de réaction afin de conserver l’avantage. Le gamin laissa échapper un hurlement de douleur et s’agita violement dans cette étreinte beaucoup trop violente pour lui.